Changer le logiciel de la politique migratoire !

Tribune de Marie-Dominique Dreyssé, Dernières Nouvelles d’Alsace, édition du 18 octobre 2019

Décidé par le Président de la République, le débat pour « regarder le sujet de l’immigration en face » à l’Assemblée Nationale n’y changera rien : la politique migratoire nationale reste sans corps, au-delà de l’incantation « humanité, fermeté, réussir l’intégration » ! Ce débat du 7 octobre fut fourre-tout, sans annonce ni texte ni vote… mais le Premier Ministre a donné les orientations pour durcir la politique asile : dissuader la demande, tirer vers le bas l’accueil, amplifier les éloignements contraints, réduire les délais d’examen des demandes… et refonder l’espace Schengen avec renforcement des contrôles aux frontières intérieures et extérieures… Restent en suspens, déjà envisagé à la baisse, l’accès aux soins, à l’hébergement, aux droits…

Rien de ce débat n’a dit l’action insuffisante de l’Etat pour cette politique régalienne. Rien sur l’urgence ni les réponses pour le quotidien des migrants, leur accueil, leur mise à l’abri, leur accompagnement. Rien sur l’extraordinaire activité déployée un peu partout en France par les associations, citoyens, collectifs, associations confessionnelles et bien d’autres… qui tous pallient la carence de l’Etat en colmatant, suppléant, réparant, accompagnant, tissant du lien ou permettant toit, droit, santé, culture, éducation… bénévolement. Cette situation dure des mois, des années, les acteurs fatiguent, s’épuisent, désespèrent de l’action publique. L’activité des associations qui accompagnent les migrants pour les procédures juridiques de l’asile et du recours, a presque doublé avec les délais raccourcis de procédure dûs à la loi Asile et le non-hébergement en centre d’accueil.

Les villes sont aussi impliquées. Strasbourg ouvre des places en logement et habitat transitoire, crée un lieu de répit pour les familles à la rue, met en place la logistique nécessaire pour que les services de l’Etat hébergent les migrants en campements. Mais les campements se reforment au fil des arrivées, et même des squats apparaissent…

La situation est explosive partout en France, il y a nécessité de créer des centres d’accueil tout au long des parcours migratoires. Il s’agit de pouvoir accueillir, évaluer, orienter les personnes et permettre à toutes celles et tous ceux qui sont sur notre territoire, quels qu’ils soient, d’avoir une vie quotidienne ordinaire et mobilisatrice pour se projeter dans un avenir en devenir, ici ou ailleurs. Cela signifie des moyens nationaux alloués à cette politique d’accueil inconditionnel. Des moyens et du courage politique…

Regarder en face les migrations, c’est être lucide et réaliste. Nous n’oublions pas que la peur, l’humiliation, les conditions de vie insalubres, le mauvais accueil… font le lit des extrêmes et le rejet. Il n’y a ni problème ni défi, mais seulement des réalités. L’immigration fait partie du monde dans lequel nous vivons, nourri du brassage des civilisations et des mouvements humains. Et cela va s’amplifier dans ce monde dit mondialisé où les frontières n’existent plus que pour les êtres humains, et où les menaces climatiques, géopolitiques, économiques sont bien réelles .

Regarder en face les réalités migratoires, c’est les incarner et les humaniser. Ce sont des femmes, des hommes, des enfants qui n’aspirent qu’à vivre, nous devons prendre nos responsabilités. Les accueillir et agir pour que ne soient pas bafoués les droits fondamentaux ni notre devise républicaine piétinée. Nous n’avons pas à leur faire payer notre incapacité à porter des politiques migratoires nationales et européennes respectueuses des engagements internationaux.

Dans ce sens des villes et territoires interpellent et agissent, l’Association Nationale des Villes et Territoires Accueillants s’est créée pour contribuer au changement, comme l’Alliance Migrations rassemblant des villes et des ONG au niveau international, et d’autres réseaux institutionnels, politiques, de chercheurs… Un GIEM, à l’instar du GIEC, un GIE sur les Migrations ne serait-il pas bienvenu ?

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